
Transition énergétique au Maroc : où en sommes-nous vraiment ?

Auteur
Oussama BOUOUAROUR
Quand on parle de transition énergétique au Maroc, une image revient rapidement : de grandes installations solaires sous un ciel presque toujours bleu, des éoliennes alignées le long des côtes et, bien sûr, le complexe Noor de Ouarzazate.
Ces projets comptent. Beaucoup.
Mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.
La véritable transition énergétique se joue aussi dans des endroits beaucoup moins photogéniques : nos réseaux électriques, nos bâtiments, nos transports, nos usines, nos habitudes de consommation… et même dans notre capacité à stocker l’électricité lorsque le soleil ne brille plus.
Alors, où en est réellement le Maroc ?
Le Maroc a pris une longueur d’avance
Le Royaume s’est engagé relativement tôt dans cette transformation. Sa stratégie énergétique nationale remonte à 2009 et prévoit notamment de porter la part des énergies renouvelables à plus de 52 % de la capacité électrique installée d’ici 2030.
Et le chemin parcouru est loin d’être négligeable.
À fin 2024, le Maroc disposait d’environ 5,5 GW de capacité renouvelable installée, soit 45,5 % de sa capacité électrique totale. L’éolien représentait environ 2 451 MW et le solaire 928 MW.
À première vue, on pourrait donc penser que près de la moitié de l’électricité consommée au Maroc est déjà renouvelable.
Mais ce n’est pas exactement le cas.
45 % de capacité renouvelable ne veut pas dire 45 % d’électricité renouvelable
C’est une distinction qu’on entend beaucoup moins souvent.
La capacité installée correspond à ce que les installations pourraient produire dans certaines conditions. La production réelle, elle, dépend du soleil, du vent, de l’hydrologie, de la disponibilité des centrales et de la demande au moment où l’électricité est produite.
Ainsi, alors que les renouvelables représentaient environ 45,5 % de la capacité électrique installée, elles ont contribué à environ 27 % de la production nationale d’électricité à fin 2024.
Ce n’est pas un échec.
C’est simplement un rappel important : installer davantage de panneaux solaires et d’éoliennes ne suffit pas à lui seul pour transformer un système énergétique.
Il faut également être capable d’utiliser cette énergie au bon endroit et au bon moment.
Et c’est là que les choses deviennent particulièrement intéressantes.
Le vrai défi est peut-être moins la production que ce qui se passe autour
Le solaire produit naturellement davantage pendant la journée. L’éolien dépend des conditions météorologiques. La demande, elle, ne suit pas toujours cette logique.
Que fait-on donc lorsqu’on produit beaucoup d’électricité renouvelable à un moment où la demande est faible ?
Et que fait-on quelques heures plus tard lorsqu’elle augmente ?
C’est précisément pour cette raison que les réseaux, le stockage et la flexibilité du système électrique deviennent aussi importants que les centrales elles-mêmes.
Le programme énergétique annoncé pour 2025-2030 prévoit près de 12 445 MW de nouvelles capacités renouvelables, mais également des investissements importants dans le réseau de transport électrique et environ 1 500 MW de stockage par batteries.
En juillet 2026, la Banque mondiale a également approuvé un financement de 265 millions de dollars pour la station de transfert d’énergie par pompage d’Ifahsa, près de Chefchaouen. Cette installation de 300 MW fonctionnera un peu comme une immense batterie : lorsque l’électricité est abondante, de l’eau est pompée vers un réservoir supérieur, puis utilisée plus tard pour produire de l’électricité au moment où le réseau en a besoin.
C’est beaucoup moins spectaculaire qu’un immense champ solaire.
Mais c’est probablement l’un des éléments qui permettra justement d’en installer davantage.
Et malgré tout cela… le Maroc reste encore très dépendant des énergies fossiles
C’est peut-être le chiffre le plus important de cet article.
Selon une analyse publiée par la Banque mondiale en 2026, les combustibles fossiles représentent encore environ 87 % de la consommation d’énergie primaire du Maroc.
Comment est-ce possible alors que les renouvelables prennent autant de place dans le secteur électrique ?
Parce que l’électricité n’est qu’une partie de notre consommation énergétique.
Il faut aussi penser aux carburants utilisés dans les transports, aux besoins énergétiques de l’industrie, au chauffage, à certains processus de production et à de nombreux usages qui restent fortement dépendants du pétrole, du charbon ou du gaz.
C’est là qu’apparaît une autre dimension de la transition énergétique : elle ne concerne pas seulement le climat.
Elle concerne également l’indépendance énergétique.
Plus un pays dépend de combustibles importés, plus il reste exposé aux fluctuations des prix internationaux, aux tensions géopolitiques et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement. Développer des ressources locales comme le solaire et l’éolien peut donc répondre à la fois à un objectif environnemental et à une question de sécurité économique.
L’énergie la plus propre reste parfois celle que l’on n’a pas besoin de produire
Il existe un autre volet dont on parle beaucoup moins que des centrales solaires : l’efficacité énergétique.
Produire davantage d’énergie propre est indispensable.
Mais si notre consommation augmente constamment, une partie de ces nouveaux investissements sert simplement à courir derrière une demande qui ne cesse de progresser.
La stratégie nationale d’efficacité énergétique vise une économie d’énergie d’environ 20 % à l’horizon 2030. Elle cible notamment le transport, l’industrie, les bâtiments et l’éclairage public, avec des mesures allant de l’amélioration des performances énergétiques des bâtiments aux audits dans les industries fortement consommatrices.
Cette dimension mérite beaucoup plus d’attention.
Une entreprise qui réduit ses pertes énergétiques, un bâtiment mieux conçu ou un système de transport plus efficace participent eux aussi à la transition.
Sans panneau solaire visible sur le toit.
Et maintenant, l’hydrogène vert entre dans la conversation
Le Maroc cherche également à se positionner sur un marché encore émergent : l’hydrogène vert.
Le principe consiste à utiliser de l’électricité renouvelable pour produire de l’hydrogène, qui pourrait ensuite contribuer à décarboner certaines industries difficiles à électrifier directement ou être transformé en produits comme l’ammoniac. Le Maroc a lancé une offre dédiée à cette filière et plusieurs projets ont déjà été présélectionnés.
Le potentiel économique est considérable.
Mais là encore, il faut regarder au-delà du mot vert.
Produire de l’hydrogène demande beaucoup d’électricité renouvelable, des infrastructures adaptées et de l’eau. Dans une région déjà confrontée au stress hydrique, IRENA souligne justement que le développement de cette industrie doit être pensé avec les infrastructures, les compétences, les chaînes d’approvisionnement et les réalités locales.
Autrement dit : une technologie devient réellement durable seulement lorsque l’on regarde l’ensemble de son système, et pas uniquement son étiquette.
Alors, le Maroc est-il en bonne voie ?
Oui.
Mais la réponse mérite probablement un astérisque.
Le développement du solaire et de l’éolien est réel, les investissements s’accélèrent et le Maroc dispose aujourd’hui d’une base solide pour poursuivre sa transition. Le programme 2025-2030 prévoit d’ailleurs plus de 15 GW de nouvelles capacités électriques, dont environ 80 % devraient provenir de sources renouvelables.
Mais les prochaines étapes seront probablement plus complexes que les premières.
Il faudra produire davantage d’énergie renouvelable, bien sûr.
Mais également mieux la stocker, renforcer le réseau, consommer plus intelligemment, réduire la dépendance aux combustibles fossiles et faire en sorte que cette transformation bénéficie réellement aux entreprises, aux territoires et aux citoyens.
Car une transition énergétique réussie ne se mesure finalement pas uniquement au nombre de panneaux solaires installés.
Elle se mesure aussi à notre capacité à construire un système énergétique plus résilient, plus efficace et mieux adapté aux réalités du pays.
Et c’est peut-être là que commence la partie la plus intéressante du chemin.