Passer au contenu principal

Eclipse Vert

Intelligence artificielle au Maroc

Intelligence artificielle au Maroc : quel impact sur l’environnement ?

Auteur

Oussama BOUOUAROUR

L’intelligence artificielle donne parfois l’impression d’être presque immatérielle.

On ouvre une application, on pose une question, quelques secondes plus tard une réponse apparaît. Pas de fumée, pas de moteur, pas de déchets visibles.

Et pourtant, derrière cette simplicité se cache une infrastructure très physique.

Des serveurs. Des centres de données. Des systèmes de refroidissement. De l’électricité. De l’eau. Des composants électroniques.

Alors que le Maroc accélère aujourd’hui son développement dans l’intelligence artificielle, une question mérite d’être posée dès maintenant :

Peut-on devenir un acteur majeur de l’IA sans reproduire les erreurs environnementales d’autres industries ?

Le Maroc ne veut plus simplement utiliser l’IA

L’ambition marocaine va désormais beaucoup plus loin que l’adoption de quelques outils numériques.

Dans le cadre de Maroc Digital 2030 et de la feuille de route AI Made in Morocco 2030, le Royaume cherche à développer ses propres capacités en intelligence artificielle, renforcer ses infrastructures numériques et construire un écosystème associant universités, entreprises et centres de recherche.

Début 2026, le gouvernement a annoncé vouloir générer jusqu’à 100 milliards de dirhams de valeur économique liée à l’IA d’ici 2030, créer environ 50 000 emplois dans le secteur et former 200 000 diplômés aux compétences liées à l’intelligence artificielle.

Le pays prévoit également de développer ses capacités de cloud et de stockage souverain des données. Parmi les projets annoncés figure notamment un centre de données de 500 MW à Dakhla, qui devrait être alimenté par des énergies renouvelables.

Sur le plan économique et technologique, le potentiel est considérable.

Mais si l’on veut parler d’IA responsable, la discussion ne peut pas s’arrêter à la protection des données, aux emplois ou à l’éthique des algorithmes.

Il faut également parler de son empreinte environnementale.

Derrière chaque algorithme, il y a une machine quelque part

Lorsque nous utilisons une intelligence artificielle générative, les calculs ne se produisent pas « dans le cloud » au sens abstrait du terme.

Ils sont effectués dans des centres de données remplis de processeurs fonctionnant parfois en continu.

Et ces infrastructures ont besoin d’énergie.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des centres de données a atteint environ 485 TWh en 2025 et pourrait approcher 950 TWh en 2030. La consommation des centres spécifiquement orientés vers l’IA augmente encore plus rapidement et pourrait tripler sur cette période.

À l’échelle mondiale, cela reste une fraction de la consommation totale d’électricité.

Mais le chiffre seul ne raconte pas toute l’histoire.

Un centre de données n’est pas réparti uniformément sur une planète. Il est installé quelque part.

Sur un réseau électrique précis.

Dans une région avec ses propres contraintes énergétiques.

Et parfois avec des ressources en eau déjà sous pression.

C’est cette dimension locale qui devient particulièrement intéressante pour le Maroc.

L’eau pourrait être une question aussi importante que l’électricité

On associe naturellement les centres de données à leur consommation énergétique.

Beaucoup moins à leur consommation d’eau.

Pourtant, les serveurs produisent énormément de chaleur. Selon leur conception, les centres de données utilisent différents systèmes de refroidissement, dont certains nécessitent de l’eau. La consommation indirecte d’eau liée à la production d’électricité doit également être prise en compte.

Et au Maroc, ce sujet mérite une attention particulière.

Le pays fait déjà partie des territoires confrontés à un stress hydrique structurel. La Banque mondiale estime que les ressources en eau du Maroc ont diminué de près de 30 % au cours des six dernières décennies.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il ne faut pas construire de centres de données.

Mais cela signifie que leur localisation, leurs technologies de refroidissement et la provenance de l’eau utilisée devraient devenir des critères aussi importants que leur puissance informatique.

Une infrastructure peut être extrêmement innovante tout en étant mal adaptée à son environnement.

Et c’est probablement l’une des leçons les plus importantes à retenir lorsque l’on parle de technologie durable.

« Alimenté par des énergies renouvelables » ne règle pas tout

Un centre de données alimenté par du solaire ou de l’éolien représente naturellement une amélioration considérable par rapport à une infrastructure alimentée principalement par des combustibles fossiles.

Mais le mot renouvelable ne signifie pas automatiquement sans impact.

Il faut aussi regarder :

  • la quantité totale d’énergie consommée ;
  • les besoins en stockage et en réseau ;
  • les systèmes de refroidissement ;
  • la consommation d’eau ;
  • la durée de vie des serveurs ;
  • les matériaux nécessaires à leur fabrication ;
  • et ce qu’il advient des équipements lorsqu’ils deviennent obsolètes.

Le Programme des Nations Unies pour l’environnement rappelle que l’empreinte de l’IA s’étend sur tout son cycle de vie : extraction de minéraux, fabrication des équipements, énergie, eau et déchets électroniques.

Autrement dit, remplacer une source d’électricité fossile par une source renouvelable est essentiel.

Mais ce n’est qu’une partie de l’équation.

Faut-il alors voir l’IA comme un problème environnemental ?

Pas vraiment.

Et c’est là que le sujet devient beaucoup plus nuancé.

L’intelligence artificielle peut elle-même devenir un outil très puissant pour réduire certaines pressions environnementales.

Elle peut notamment aider à mieux anticiper la demande énergétique, optimiser les réseaux électriques, détecter des anomalies, améliorer la maintenance des infrastructures ou analyser d’immenses volumes de données environnementales beaucoup plus rapidement qu’une équipe humaine.

L’Agence internationale de l’énergie estime par exemple que l’adoption à grande échelle d’applications d’IA déjà existantes pourrait permettre au secteur électrique mondial d’optimiser ses opérations et de libérer jusqu’à 175 GW de capacité supplémentaire sur les réseaux de transport, tout en réduisant certains coûts.

L’IA pourrait donc à la fois :

consommer davantage de ressources et nous aider à mieux utiliser celles que nous avons déjà.

Ces deux réalités peuvent être vraies en même temps.

La vraie question n’est donc probablement pas :

L’intelligence artificielle est-elle bonne ou mauvaise pour l’environnement ?

Mais plutôt :

Pour quels usages vaut-il réellement la peine d’utiliser autant de ressources ?

Et cette question mérite beaucoup plus d’attention.

Toutes les utilisations de l’IA ne se valent pas

Utiliser un modèle très puissant pour analyser des données climatiques complexes n’a pas forcément la même valeur que l’utiliser pour générer cinquante variantes d’une image que personne n’utilisera.

De la même manière, tous les modèles n’ont pas les mêmes besoins en calcul.

Tous les centres de données n’ont pas la même efficacité.

Et leur empreinte dépend fortement de leur localisation, du système électrique qui les alimente et des technologies utilisées pour les refroidir. Des travaux récents montrent justement que ces paramètres peuvent faire varier considérablement l’empreinte énergétique et hydrique de l’infrastructure d’IA.

Il existe donc une notion que nous devrons probablement intégrer progressivement dans nos habitudes numériques :

la sobriété numérique.

Pas arrêter d’utiliser la technologie.

Mais choisir l’outil adapté au besoin.

Parce que rendre une technologie plus efficace ne suffit pas toujours.

Si elle devient dix fois plus accessible et que nous l’utilisons cent fois plus, la consommation totale peut malgré tout continuer à augmenter.

Le Maroc a peut-être une occasion particulière

Il y a un avantage à arriver à un moment où ces questions commencent justement à être posées.

Une grande partie des infrastructures marocaines liées à l’IA restent encore à construire.

Cela signifie qu’il est possible d’intégrer certaines considérations environnementales dès leur conception, plutôt que d’essayer de les corriger plusieurs années plus tard.

Le Maroc dispose par ailleurs d’un potentiel important en énergies renouvelables, tandis que sa stratégie numérique prévoit une expansion des infrastructures de données et de cloud.

L’opportunité est donc intéressante :

ne pas simplement construire davantage de centres de données,

mais essayer de construire de meilleurs centres de données.

Cela pourrait passer par des équipements plus efficaces, une utilisation accrue des énergies renouvelables, des systèmes de refroidissement adaptés au climat local, une gestion responsable de l’eau, une meilleure utilisation des serveurs et une mesure transparente de leur empreinte environnementale. Le PNUE recommande justement que ces éléments soient intégrés à la planification et aux achats liés aux nouvelles infrastructures numériques.

Peut-être devons-nous élargir notre définition de « l’IA responsable »

Lorsqu’on parle aujourd’hui d’intelligence artificielle responsable, on pense naturellement à la confidentialité, aux biais algorithmiques, à la désinformation ou aux emplois.

Ce sont des questions essentielles.

Mais une IA véritablement responsable devrait également pouvoir répondre à des questions beaucoup plus matérielles :

Combien d’énergie consomme-t-elle ?

D’où vient cette énergie ?

Combien d’eau utilise son infrastructure ?

Combien de temps les équipements restent-ils en service ?

Et l’impact environnemental créé est-il justifié par la valeur produite ?

Le Maroc a clairement choisi de faire de l’intelligence artificielle l’un des leviers de son développement numérique.

La question n’est donc plus vraiment de savoir si cette transformation aura lieu.

Elle a déjà commencé.

Le véritable enjeu sera de décider quelle forme nous voulons lui donner.

Car le progrès technologique ne devient pas automatiquement un progrès durable.

Mais si les bonnes questions sont posées suffisamment tôt, il peut certainement en devenir un.